imgDep-Wheat-NicolasRepond

Il n’est pas rare que le concept de souveraineté alimentaire soit considéré comme un projet développé par les paysans du sud et pour les paysans du sud. C’est inexact. Ce concept a été  conçu par des organisations paysannes provenant de tous les continents. Il permet d’illustrer qu’il n’y a pas d’opposition entre agriculture paysanne du sud et du nord mais plutôt entre deux types de modèles agricoles : l’un paysan, essentiellement orienté vers les besoins des populations locales et l’autre industriel, destiné essentiellement à l’exportation.

 

L’agriculture paysanne en Suisse est victime, comme en l’Argentine, en Indonésie ou au Mali, des politiques de ces 20 dernières années qui ont eu pour objectif de déréguler les marchés, de globaliser les échanges commerciaux et de pratiquer la course aux bas prix.

 

Les réformes de la politique agricole suisse

L’agriculture suisse vit, depuis le début des années nonante, au rythme soutenu de réformes. Chaque quatre ans, la loi sur l’agriculture -comme la vingtaine d’ordonnances y liées- subissent de nombreuses modifications de plus ou moins grande importance et un nouveau crédit cadre est voté au Parlement. L’orientation générale des réformes est donnée en 1996 par une votation populaire introduisant un article constitutionnel sur l’agriculture. La première étape a été de séparer la politique des prix des produits qui, jusqu’au début des années 90, étaient soutenus par la Confédération, et celle du revenu. L’Etat a pris l’option de se dégager progressivement du marché laissant ce dernier fonctionner librement. Parallèlement, des paiements directs visant à rémunérer des prestations fournies par les familles paysannes à la société sont mis en place. Dans une seconde étape, ces paiements directs ont été conditionnés à des prestations écologiques et éthologiques. Dans une troisième étape, la Confédération a supprimé les contingents laitiers et accru l’ouverture des marchés en réduisant les protections à la frontière. Suite aux blocages répétés des négociations au sein de l’Organisation mondiale du commerce, la Suisse s’est attelée à signer de très nombreux accords bilatéraux de libre-échange. La quatrième étape de ces réformes, entrée en vigueur en janvier 2014, consiste à une refonte importante du système des paiements directs. L’objectif est de fixer pour chaque prestation, un paiement spécifique afin de tenter de rendre le système plus lisible pour le contribuable. Cette réforme confirme également la libéralisation croissante de notre secteur agricole. 

 

Les résultats socio-économiques dans le rouge

Le bilan de ces réformes est extrêmement négatif. Si des progrès salutaires ont été accomplis au niveau écologique et éthologique, le social et l’économique sont passés aux oubliettes. Depuis 1990, 45% des exploitations agricoles ont disparu. Le nombre de personnes actives dans l’agriculture est passé de 253'500 à 162'000 en 2012. Les quotas laitiers par exploitation ont été multiplié par 2.5, passant de 58'000 kg par exploitation en 1990 à environ 140'000 kg en 2012. Le nombre d’exploitations entre 0 et 25 ha est en constante diminution alors que le nombre de celles entre 25 ha et > 50 ha ne cesse d’augmenter. Le nombre d’exploitations comptant plus de 50 ha a triplé.

Il est indéniable que la production se concentre dans les zones faciles d’accès pour les acheteurs et que les zones marginales sont peu à peu destinées à une activité d’entretien du paysage. En somme, une agriculture duale qui ne répond pas aux défis du futur.

Si les prix payés aux paysans ont baissé de 31% ces 20 dernières années, les prix à la consommation ont augmenté de 12% ; inévitablement, entre ces deux extrêmes de la chaine alimentaire, certains acteurs semblent profiter de la dérégulation des marchés. Aujourd’hui, l’agriculture ne permet plus de rémunérer correctement ni la famille paysanne, ni les employ-é-s agricoles.

Le seuil critique du nombre de personnes actives dans l’agriculture est largement atteint. Par manque de moyens financiers, les paysans se séparent de collaborateurs tout en gardant la même masse de travail. Ils se tuent à la tâche, s’isolent dans le travail ce qui ne leur permet plus d’avoir le recul suffisant par rapport à leur propre situation ou celle du secteur agricole en général. Nombre de paysan-ne-s sont placés dans la catégorie des « workaholic », qui ne sont plus capables de s’arrêter de travailler et sont entrés dans une spirale infernale. La question du suicide dans le monde paysan demeure taboue mais des chiffres commencent à émerger. En France par exemple, pendant la période de la crise laitière entre 2007 et 2009, 1 suicide paysan tous les deux jours était comptabilisé. De plus, chacun est poussé à trouver des solutions individuelles, plus ou moins heureuses. Ainsi il y a une perte de vue de l’enjeu collectif, de la nécessité d’élaborer des solutions pour l’ensemble du secteur. Cette spécialisation a cloisonné les paysans limitant ainsi une approche collective pourtant essentielle à l’amélioration des conditions générales du secteur.

Les structures locales de transformation ont également souffert de cette érosion. Une forte concentration du secteur s’est opérée dans la chaine agroalimentaire. Le secteur du lait industriel en est la preuve : il n’existe plus que 4 transformateurs sur le plan national et deux grands distributeurs qui possèdent plus de 80% des parts de marché. 25'000 exploitations laitières, qui ont le prix du lait industriel drastiquement diminuer ces dernières années (-25%), font face à ces quelques acteurs.

Certains paysan-ne-s ont mis en place divers systèmes de vente directe permettant de recréer le lien entre consommateurs et producteurs et de renforcer la traçabilité des produits. Encore à la marge des filières traditionnelles de commercialisation, ce type de projet a été confronté à plusieurs écueils. Par exemple, certaines unités de transformation telles que les huileries, les moulins, les décortiqueuses, abattoirs, laiteries villageoises ont disparu. Pour assurer la traçabilité il a ainsi fallu remettre sur pied ces structures. Dans certains cantons, cela a été possible mais dans d’autres, faute de moyens ou de volonté, ces projets sont restés lettre morte.

Cette évolution constatée sur le plan suisse fait écho à la situation internationale. La globalisation et la libéralisation des marchés agricoles et alimentaires n’ont apporté aucun bénéfice aux différentes populations ni aux agricultures paysannes. Nous avons simplement assisté à une concentration continuelle du pouvoir dans la main d’une petite centaine de sociétés transnationales. Pourtant des études de la FAO démontrent qu’avec un quart des terres cultivées, les agricultures paysannes fournissent 70% de l’alimentation mondiale.

En raison de ce triste constat, Uniterre a estimé cohérent et justifié de compléter l’article 104 actuel de la Constitution par un article 104a sur la souveraineté alimentaire.